Discussion au long cours avec BOUCHRA SALIH, la plus sensible et touchante créatrice de vêtements made in Morocco. C’est dans son atelier, à Rabat, que nous avons échangé avec elle sur son propre parcours, la finesse de ses créations et la poésie bien sûr. Elle se révèle assez éloignée de l’image intimidante qu’on se faisait d’elle en arrivant. Au contraire, elle multiplia les rires tout au long de notre causerie très amicale. Une rencontre chaleureuse et décontracté.

Qui est Bouchra Salih ?

Bouchra Salih – Je suis née le 7 novembre 1974, à Oujda. Je n’ai pas grandi là-bas, mais dans plusieurs villes du Maroc. Je suis opératrice culturelle indépendante d’une part, et créatrice de vêtements.

La plus sûre voie pour en percer les arcanes est d’y être née. Vous avez tombé dès votre naissance dans la marmite de la couture. Vous avez eu droit à la potion magique grâce à votre grand-père, et surtout votre mère.

Mon grand- père je ne l’ai pas très bien connu. J’ai gardé que des images de lui, de sa beauté, comment il s’habillait, comment il habillait les hommes. Oui, il a beaucoup habillé mon père ! J’ai baigné dans la couture grâce à ma mère. Elle faisait de la couture à la maison. Linge de maison, surtout. Elle tricotait des pièces pour elle, pour ses filles, la famille et ses amis.es. Ma mère préparait également les trousseaux de mariage pour nous ses filles.Je l’accompagnais chez les couturières, chez les brodeuses, les marchands de tissus, dans tout le processus de fabrication du fameux trousseau. C’était moi qui faisait le suivi. J’avais sept ans. Oui, je me rappelle toujours de cette période-là. Ma mère m’envoyait avec mon petit carnet demander à chaque fois (rire).

 

Quelle fut votre formation ?

Quand on habitait encore à Essaouira, j’avais demandé à ma mère de m’inscrire dans une école de couture pour passer l’été. Je ne voulais pas partir en vacances, je voulais prendre des cours de couture. Je l’ai fait pendant deux étés. Quand on a changé de ville pour Tiznit, tout s’est coupé. Je me suis coupée de mon monde. J’ai fait des études d’économie - commerce international. Après j’ai tout changé. J’ai fait du théâtre (rires). Puis, j’ai commencé mon parcours en tant que gestionnaire de projets culturels. J’avais essayé de lancer une marque quand je suis revenue chez mes parents à Salé. Mais avec mon métier, je n’avais pas de temps pour m’y consacrer. Par ailleurs, je me suis toujours fabriquée des choses que je ne trouvais pas sur le marché. Du coup, à mes quarante ans je me suis décidée de réaliser mon rêve d’enfant.

Vous avez montré une collection avant Murmure à l’aube.

Oui c’était en 2004, à Essaouira. Une collection que j’ai préparé avec ma mère justement.

Elle portait un titre ?

Non, j’étais encore jeune à l'univers de la création surtout que je suis une autodidacte. Je n’avais pas encore cette culture de préparer une collection avec un sujet, comment faire de la recherche... Elle était sans titre.

Y a-t-il eu un moment de bascule clairement identifiable dans votre vie qui vous a fait tomber dans la création de vêtements?

Un moment donné je voulais faire des études de communication et marketing de la mode.Carrément ! J’ai tenté pas mal de chemin. J’ai essayé de lancer une collection et de faire des études dans ce sens, ça n’a pas abouti. Je n’ai jamais lâché l’affaire jusqu’à mes quarante ans. J’ai changé un tout petit peu maintenant. Oui j’ai changé un peu radicalement ! Oh j’adore ça (rires). Là, je me suis vraiment posée pour mes quarante ans. Je voulais reprendre contact avec moi-même. Se donner du temps pour se reconnecter. C’est là où j’ai quitté carrément Marrakech. Je suis rentrée chez mes parents. Je pense que le fait de changer de ville et retrouver ma chambre d’enfance était important. J’ai retrouvé le fameux trousseau de mariage (rires). C’est comme si j’ai voyagé dans le temps. Le fait qu’à mes quarante ans, je rentre chez mes parents, je retrouve ma chambre, mes magazines des années 80 qui m’attendent encore. Oui ! Du coup, je pense que j’ai fait un travail d’acceptation qui m’a pris un peu de temps pour que je sache ce que je voulais faire. C’est à ce moment-là où j’ai décidé qu’il est temps de faire quelque chose, de m’investir réellement dans ce projet qui me tient beaucoup à cœur et même si c’est tardivement ce n’est pas grave.

En effet vous avez attendu aussi longtemps pour deux raisons : Le temps et l’accompagnement.

Le temps ! Au fait je ne regrette pas mon parcours. Je ne regrette pas, parce que j’ai eu un très beau parcours en tant qu’opératrice culturelle. J’ai accompagné de très grands projets. J’ai vécu avec des artistes. Ceci m’a beaucoup nourri dans mon cheminement. C’est comme si j’avais fait l’école en parallèle. Les ateliers d’artistes m’ont appris beaucoup de choses sur la gestion du temps (rires), comment gérer un travail de recherche sur une œuvre. Non je ne regrette pas ! Je dis tout simplement qu’on doit rester à l’écoute de soi à n’importe quel âge. Je préfère l’avoir fait à mes quarante ans d’ailleurs. J’ai beaucoup plus de maturité maintenant. Si j’avais lancé ce travail dans mes vingtaines, j’aurais facilement tombé dans la mode. Je suis créatrice de vêtements et je n’aime pas me définir en tant que créatrice de mode. J’essaye de créer des tenues intemporelles. A mon avis, les vêtements ne sont pas des choses qui changent à chaque saison, mais des choses qui restent. Ils nous accompagnent. Pareil à un livre !

Avez-vous peur du temps ?

Non je n’ai pas peur du temps. J’ai toujours peur de ne plus avoir le temps. Ça oui ! Mais que les choses se fassent en lenteur. J’aime bien la lenteur. C’est-à-dire prendre le temps de créer quelque chose, prendre le temps de lire un livre, prendre le temps de déjeuner, prendre le temps de vivre… C’est là où j’aime le temps justement. C’est comme si je plante une graine.

Vous puisez votre inspiration dans des textes littéraires. Une sorte de transcription ou point de départ pour une création.

Oui j’ai toujours écrit et très mal aussi. Je ne suis pas beaucoup convaincue par mes écrits. Le vêtement m’a été une transition intéressante. Je trouve que le vêtement est une continuité du verbe, du mot… Je suis très convaincue qu’on soit habité par une pensée. En dévorant un livre, les mots nous habitent. Ils sont dans notre tête, dans notre corps. On marche avec. Le vêtement c’est quelque chose qu’on porte aussi. Le corps est une transition entre le verbe et le tissu. Oui ! Du coup, je puise mon inspiration d’abord, j’écris des textes, et c’est à partir de là où je décide vers quel tissu, quel model, quelle forme donner à ma création.

C’est toujours à travers vos textes ?

Les miens, c’est certain ! Mais on ne peut pas écrire sans rien lire au fait. Je me nourris beaucoup de la rue aussi. J’aime beaucoup marcher, voir la beauté, la souffrance de quelque corps parfois, le plaisir de quelques vêtements sur quelques corps. Il faut avoir une histoire d’amour avec un vêtement. J’aime beaucoup marcher et voir les gens que ce soit dans la ville, la compagne ou dans des souks. J’aime beaucoup swak et les mussems. Je trouve que c’est très libre. On y trouve de la couleur. Des femmes en couleurs. Tu as le verts, le jaune, le rouge… En ville c’est très peu. On ne voit pas les gens se porter sur ces couleurs. J’aime cette liberté des femmes dans leurs habilles. Je trouve que dans swak, elles sont beaucoup plus libres parce qu’elles portent ce qu’elles veulent. Elles sont coquettes et respectueuses. Elles se maquillent, mais avec beaucoup de dignité.

Vous vous y rendez souvent ?

Je sors de Rabat. Quand je dis ça, c’est-à-dire que j’y vais à Azemmour, à El Jadida, à Mhamid EL Ghezlanne, à Zagoura, à Beni Mellal… Soit je vis la vie urbaine dans les grandes villes comme Casablanca, soit je sors complètement à la compagne. Quand je dis souk, c’est d’y aller vraiment.

Vous choisissez les tissus, vous les coupez et vous les ornez. Avez-vous toujours eu recours à une couturière ?

Ah oui ! Je travaille avec une couturière depuis 2016. Je ne suis ni styliste, ni modéliste. Je ne dessine pas. Je visualise. Soit j’imagine, soit j’écris au fait. J’aime bien écrire comment j’imagine le vêtement.

Toujours la même ?

Oui, ça nous a pris presque un an pour qu’elle comprenne un peu comment je travaille. Maintenant, ça se passe super bien. Parfois elle me devance dans mon travail en me faisant des surprises. Ouiii, elle ajuste des choses. Elle me dit : « dans tel travail tu as fait comme ça, et depuis j’ai compris que tu veux que ça soit comme ça ». Après avoir essayé avec elle plusieurs modèles, on a trouvé un terrain d’entente. Et depuis on fabrique toutes les deux.

Quel est exactement votre processus de création ?

Il y a le marché de tissus où j’y vais presque deux à trois fois par semaine. J’aime beaucoup être chez les artisans. Je me nourris d’eux. Je me nourris de la façon dont ils travaillent. Aussi bien que je travaille dans mon atelier, je traîne aussi à l’extérieur. Une fois mes achats de tissus effectués, je pars directement chez ma couturière pour lui donner le model à fabriquer. Elle fait presque 80% du travail. Les 20% qui restent, je les fais manuellement. J’aime bien avoir ce dernier mot sur les vêtements même si ce n’est que des petites choses. Des petits détails comme mettre les boutons.

La touche finale ?

Oui ! Les écritures sur les vêtements par exemple. Parfois je fais la première étape, et me revient la troisième. Parfois c’est ma couturière qui commence et moi qui finit.

Concernant vos choix des tissus, avez-vous des particularités ?

J’aime beaucoup le tissage, le lin, le velours. J’ai beaucoup aimé la dentelle. Je la trouve trop féminine. Mais parfois je n’aime pas ce rapport de féminin-féminin. J’aime bien la masculinité dans le féminin. Parfois j’ai ce problème dans mon travail. J’essaye de faire des pièces pour femmes, mais qu’elles ne soient pas purement féminines.

C’est parmi les difficultés que vous rencontrez dans votre travail ?

C’est des défis ! J’essaie de ne pas donner le genre. C’est vrai que je travaillais beaucoup avec la dentelle sur des jupes ou des robes. Aujourd’hui, je trouve que je m’éloigne beaucoup, et je me dirige vers des collections unisexes. Masculin-féminin. J’aime aussi habiller l’homme au fait. Je suis dans un complexe d’habiller l’homme et la femme. Je suis dans le dilemme, ouiiii, de faire une collection uniquement pour homme et une collection uniquement pour femme. J’ai envie d’une collection pour les deux.

Votre première collection portait le titre de Murmure à l’aube, comment vous la définissez ?

Ça remonte à janvier 2017 à l'uzine grâce à l'invitation de Maria Daïf. C’était pour le lancement de Miss Rouge BS que je nomme maintenant LeRouge BS. Je ne sais pas ce qu’elle va devenir après (rires) ! . Pour ce faire, j’avais un défi avec moi-même. Je ne voulais pas faire une collection et la présenter directement dans un concept store. Je voulais l’installer pour une exposition. Quoique je ne savais pas dans quelle démarche faire des défilés, des performances, des installations… Murmure à L’aube était un chuchotement purement poétique par rapport à ce que je traversais. Amoureusement bien (rires) ! Je l’ai fait alors pour un temps suspendu. C’était une collection dans un moment donné, dans un lieu déterminé qui n’avait ni début ni fin. Il fallait juste vivre cet instant-là.

Comment cela s’est-il passé ?

Par rapport à quoi ? Par rapport aux ventes (rires) ?

Par rapport à vous ?

Enfin je l’ai très bien vécu parce que tous mes amis.es étaient présents. Ils sont venus de Tahanaout ; Marrakech ; Tanger ; Rabat, pour m’encourager certainement, ou me découvrir différemment peut-être. Et puis Maria a mis à ma disposition l’espace, une équipe technique et un budget pour la scénographie. Je me suis éclatée ! C’était une exposition qui fallait vivre avant que les fleurs ne sèchent. Même quand elles ont séché, elles étaient toujours belles !

Votre nouvelle collection, comment vous la définissez ?

Celle-là est un peu têtue !

Pourquoi ?

Têtue parce qu’elle a une portée masculine. Je ne dis pas que les hommes sont têtus (rires). Non, mais parce que c’est une collection où le féminin et le masculin se retrouvent et vivent ensemble. Parfois ils sont dans une confrontation. Ils se ressemblent. C’est une collection où la femme et l’homme se nourrit l’un de l’autre. C’est pourquoi elle est plus têtue. Elle est têtue et magnétique au fait ! Elle est présentée en ce moment chez 33 Majorelle à Marrakech.

Comment décrivez-vous votre style ?

Je traverse plusieurs univers. Ce n’est pas encore définit. Je n’ai envie d’être fixée dans une chose. Le confort c’est une zone instable pour moi. J’ai peur de tomber dans la répétition. Je travaille avec différentes façons. Je change d’une collection à une autre. Pour moi, il ne faut pas avoir une seule ligne. En dehors du produit fini, l’écriture c’est mon point de départ. C’est-à-dire, inconsciemment il y a quelque chose de fixe, mais le résultat diffère d’un texte à un autre. Et du coup, d’une saison à une autre.

Depuis votre début comment se porte le paysage au Maroc ?

Très peu de nos compatriotes consomment du marocain. Je ne vais pas parler de l’art du caftan, car c’est un domaine que je ne connais pas, et je sais que ça se vend. Avec Festimode on s’est dit qu’il y a des stylistes marocains. Aujourd’hui, il y a la Casa Design Week. Il se passe des choses, mais pour vivre avec il faut vendre à une clientèle internationale. Les marocains préfèrent bien consommer HEM ; ZARA ; YVES SAINT LAURENT, que d’aller vers des créateurs marocains. Je parle plutôt des jeunes artistes qui produisent en deux ou trois pièces limitées, qui travaillent sur une collection avec un sujet…

Pourtant nous devons encourager le produit local.

Les magazines de mode au Maroc ne font pas le projecteur sur les nouveaux créateurs. Ils font que du ZARA, DIOR, choses bling-bling. C’est très rare qu’on trouve une page où l’on parle d’un créateur marocain. C’est dur d’être créateur et vendeur de sa propre marque. Tu ne peux pas créer et rentrer en négociation. Je suis même gênée parfois de dire le prix. Je m’enferme deux mois, jusqu’à trois mois dans mon atelier pour créer. C’est très difficile ! Pour s’en sortir il faut vraiment toucher l’international. Il faut viser des concepts store à l’étranger.

C’est malheureux ?

C’est malheureux ! Il y a quelques initiatives, mais ça reste insuffisant.

Revenons à vos créations maintenant. Les couleurs qui vous inspirent et vous enchantent ?

Woow c’est fou ! Là je réfléchis. Rien ne se décide avant, au fait. C’est rare quand je décide sur le teint. Je travaille aussi avec des tissus en petite quantité. J’ai cette contrainte. Une contrainte qui m’intéresse et j’aime beaucoup travailler avec. Travailler dans la contrainte de ne pas avoir cent mètres d’un tel tissu. Je préfère avoir deux mètres pour faire une pièce ou deux. Parfois il y a des tissus que j’achète et je les stocke. Quand je suis sur un nouveau travail, j’aime bien sortir. C’est au marché où je me dis : « ah celui-là va aller avec celui que j’ai ! » A l’atelier je ne définis ni les couleurs, ni les tissus. C’est uniquement en se baladant dans le marché de tissus que je me décide réellement de la matière ou de la couleur.

Déverser des vers semble un jeu pour vous.

Non non… Ne rentre pas dans ça. Je ne suis pas poétesse.

Vous écrivez ?

Oui j’écris, mais très mal pour le moment (rires).

Elle pour Lui/Lui pour Elle, en quelques mots la femme et l’homme.

Les deux sont une bonté. J’ai du mal à les séparer. Quand je pense homme, je pense femme. Et quand je pense femme, je pense homme. Oui !

 

Il me dit qu’il est un homme

Je le réponds : je te sublime

Je suis ton homme

Je suis ton humain et je suis ta nature.

Et c’est ça, Elle pour Lui/Lui pour Elle ! Du texte j’en ai tiré des vers, puis un mot. Mes textes se sont tous transformés en vêtements au fait.

Un dernier mot.

Restez généreux dans la vie !

 

TEXTE Reda K. Houdaifa

PHOTO Amine Oulmakki MANNEQUIN Saida Addamchi

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